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Diario de una empresa comprometida

Faire l'éloge des autres, et pas toujours l'autopromo permanente

Sixième et dernier volet d'une série sur l'éthique de l'organisation.

Le défilé du nombril

Ouvre LinkedIn un matin. N'importe quel matin, n'importe quelle heure. Scroll trois minutes. Fais le compte.

Sur dix posts, combien parlent de l'auteur lui-même ? Combien racontent ma réussite, ma levée de fonds, mon parcours inspirant, mes apprentissages, mon recrutement de rêve, mon équipe géniale (dont je suis le fondateur), ma nouvelle certification, ma photo avec mon prix ? Combien commencent par « je suis fier » ou « je suis honoré » ou « humblement je partage » ? Combien finissent par un appel à la célébration collective de l'annonce qu'on vient de faire ?

Fais le calcul. Ce n'est pas un jugement moral que je te demande, c'est un décompte statistique. Tu vas arriver à quelque chose entre sept et neuf sur dix. Je ne sais pas toi, mais moi, quand je regarde ce flux, j'ai un sentiment précis — celui d'assister à un défilé de nombrils. Chacun montre le sien, chacun demande aux autres de venir l'admirer, personne ne regarde ceux des autres autrement que pour comparer.

Je vais être un peu cru, parce que c'est resté tel quel dans un des enregistrements où j'ai pensé cette série, et je ne veux pas l'adoucir : c'est du porno professionnel. Pas au sens où c'est excitant — au sens où c'est une exhibition de soi, répétitive, codifiée, dont le but principal est de solliciter le regard des autres sur sa propre performance. Avec la même mécanique que l'industrie à laquelle je le compare : plus tu t'exhibes, plus tu existes ; plus tu existes, plus tu t'exhibes.

Je ne porte pas de jugement moral là-dessus. Chacun fait ce qu'il veut de son compte LinkedIn, et je comprends très bien la pression sociale qui pousse à faire pareil que tout le monde. Je dis juste que ça produit un espace numérique profondément ennuyeux, où tout le monde se ressemble à force de parler de soi avec les mêmes formules, et où la seule chose qu'on n'apprend plus à personne, c'est à regarder ailleurs.

Je propose d'inverser le geste.

L'éloge comme pratique

Au lieu de parler de soi, parler des autres. Au lieu de faire sa propre promotion, faire celle des autres. Au lieu d'attendre que les autres nous remarquent, remarquer les autres.

Je l'appelle l'éloge, et je pense qu'il est en voie de disparition dans la communication professionnelle contemporaine. Non pas parce que les gens sont devenus méchants — ils ne le sont pas. Mais parce que toute l'infrastructure numérique qu'on utilise quotidiennement récompense la mise en avant de soi et ne sait pas quoi faire de la mise en avant d'autrui. Les algorithmes apprennent qu'un post de vantardise individuelle génère plus de réactions qu'un post élogieux envers quelqu'un d'autre — donc ils favorisent le premier. Les gens apprennent par imitation — donc ils reproduisent ce qui marche. Et en trois ou quatre ans, on s'est construit un écosystème où dire du bien de quelqu'un d'autre paraît presque étrange. Comme si on avait quelque chose à cacher.

Je trouve cette évolution triste, et je pense qu'elle est réversible si quelques personnes commencent à faire autrement.

L'éloge dont je parle n'est pas la flatterie. La flatterie est calculée, elle cherche un retour, elle adapte son propos à ce qu'elle pense que le destinataire veut entendre. L'éloge sincère est tout autre chose — il part d'une admiration réelle, il nomme précisément ce qui la motive, il ne demande rien en échange. Il peut même être inconfortable pour celui qui le reçoit, parce qu'il voit quelque chose en lui que lui-même ne voyait pas forcément, ou qu'il n'osait pas valoriser.

Dans la culture classique, l'éloge était un genre littéraire à part entière. Les rhéteurs grecs, les orateurs romains, les lettrés de la Renaissance, les salons du dix-huitième siècle — tout ça tournait beaucoup autour de l'art de bien parler d'autrui. Non pas pour le courtiser, mais pour reconnaître, pour témoigner, pour donner forme publique à une admiration privée. C'est un art ancien, beau, et qui n'a aucune raison de disparaître avec la fin des académies.

Je pense qu'on peut le remettre au goût du jour, dans un format contemporain, sur un réseau social professionnel.

Comment s'y prendre concrètement

Je vais être précis, parce que j'ai dit au début de cette série que je détestais les exhortations qui restent en l'air. Voici ce que ça donne, en pratique, la promotion d'autrui comme stratégie pour une organisation qui cherche à exister.

Tu repères des gens ou des structures que tu trouves remarquables. Pas des célébrités — tout le monde parle déjà d'elles. Des gens à ton échelle, dans ton secteur, dans ta géographie, ou ailleurs. Des fondateurs de petites boîtes qui ont eu une idée juste. Des freelances dont le travail te semble soigné. Des associations dont la mission te paraît noble. Des chercheurs dont les publications te nourrissent. Des artisans dont la pratique t'impressionne. Il y en a partout, dès qu'on ouvre l'œil.

Tu regardes ce qu'ils font, avec attention. Pas en diagonale, pas pour en tirer une citation vite fait. Vraiment. Tu lis leurs posts, tu regardes leur travail, tu comprends ce qui les distingue. Cette étape prend du temps. C'est le contraire du scroll. C'est de la lecture active, analytique, intéressée.

Tu formules publiquement ce que tu as vu. Pas sous la forme d'une recommandation creuse (« allez voir le travail de X, c'est super »), mais sous la forme d'une analyse ou d'un éloge circonstancié. Tu écris un post, ou un article, ou un commentaire, qui dit précisément ce qui t'a frappé. Pourquoi cette approche est intéressante. Ce qu'elle résout. Ce qu'elle te fait penser. Ce que tu vas retenir pour toi. Tu nommes la personne ou la structure, tu la tagues si elle est sur le réseau, tu la cites avec exactitude.

Tu ne demandes rien en échange. C'est le point critique. Si tu fais l'éloge de quelqu'un dans l'espoir qu'il te renvoie la politesse, ça transparaît, et l'éloge perd toute sa valeur. Il faut que tu puisses faire un éloge sans que son destinataire te réponde jamais — et que tu sois content quand même, parce que tu as juste dit quelque chose de vrai publiquement. Si c'est ton état d'esprit, l'éloge est sincère. Sinon, tu es juste en train d'essayer d'acheter une relation avec une monnaie moins chère que l'argent. Les gens sentent la différence.

Et tu recommences, régulièrement. Une fois par semaine, une fois tous les quinze jours. Tu te fais une pratique. Tu deviens, dans ton coin du réseau, quelqu'un qui parle des autres avec justesse. Ça se remarque. Ça se remarque beaucoup plus que tu ne l'imagines.

Pourquoi ça marche, même si ce n'est pas pour ça qu'on le fait

On arrive ici à un paradoxe qu'il faut nommer franchement, parce que sinon il va paraître hypocrite.

Je propose une pratique — l'éloge d'autrui — dont la condition de sincérité est qu'elle ne vise aucun bénéfice personnel. Et dans le même temps, je la propose dans une série sur l'éthique de l'organisation, c'est-à-dire dans un cadre où j'essaie d'aider des gens à faire exister leur activité professionnelle. Comment est-ce que c'est compatible ?

C'est compatible parce que la pratique, exercée avec sincérité, produit mécaniquement des effets positifs sur la visibilité et la réputation de celui qui la pratique — même si ces effets ne sont pas le mobile.

Premier effet : l'attention. Dans un espace saturé de mise en avant de soi, quelqu'un qui parle bien des autres se distingue immédiatement. Les gens remarquent cette singularité. Ils commencent à suivre cette personne, non pas pour ce qu'elle vend, mais pour ce qu'elle donne à voir. Ils développent une curiosité à son égard qui, sur la durée, se convertit en confiance.

Deuxième effet : la réciprocité. Les humains sont programmés pour répondre à ce qu'ils reçoivent. Quand tu dis du bien de quelqu'un publiquement, cette personne le voit, souvent. Elle se sent reconnue, souvent. Elle pense à toi avec gratitude, souvent. Elle ne te renverra pas forcément la politesse dans la minute — et tant mieux, ce serait suspect —, mais à un moment, sur un an, sur deux ans, elle se souviendra. Quand elle croisera un de ses amis qui cherche exactement ton service, elle te recommandera. Quand elle aura elle-même besoin de quelqu'un comme toi, elle te contactera en premier. C'est lent, c'est imprévisible, et c'est puissant.

Troisième effet : le positionnement intellectuel. Quand tu passes ton temps à parler de toi, tu t'enfermes dans ta propre bulle — tu répètes les mêmes choses, tu utilises les mêmes mots, tu finis par lasser et par te lasser toi-même. Quand tu passes ton temps à analyser ce que font les autres, tu élargis constamment ta vision du monde, tu affines ton jugement, tu construis une cartographie mentale riche de ton secteur. Cette cartographie devient ta vraie expertise. Les gens te perçoivent comme quelqu'un qui comprend son domaine en profondeur, parce que tu vois au-delà de ton propre nombril. Ça vaut tous les diplômes.

Quatrième effet : le bien-être personnel. Je garde ça pour la fin, mais c'est peut-être le plus important. Parler de soi toute la journée est épuisant. Parler des autres est reposant. Tu n'as plus à tenir une image, tu n'as plus à performer, tu n'as plus à faire la promotion d'un personnage dont tu finis toujours par te demander s'il est bien toi. Tu fais juste attention à ce qui se passe autour, tu nommes ce que tu trouves juste, tu partages ton admiration. C'est un geste léger, et ça te rend plus léger toi-même.

Reprise de la série entière, en une page

On arrive au bout. Je veux reprendre tout ce qu'on a parcouru ensemble, non pas pour résumer — les résumés sont des mensonges simplifiés — mais pour dire ce que j'ai essayé de dire quand on retire les détails et qu'on regarde le dessin global.

J'ai essayé de dire qu'une entreprise, une organisation, une structure humaine qui produit des choses, ce n'est pas une machine à extraire de la valeur. C'est un milieu où des gens passent une grande partie de leur vie à faire des choses ensemble. Ce qui se joue dans ce milieu, tous les jours, à toutes les heures, ce ne sont pas principalement des chiffres. Ce sont des relations. Des regards, des paroles, des silences, des décisions, des reconnaissances, des blessures. Ces relations sont le produit réel de l'activité professionnelle. Les biens et les services ne sont que les prétextes autour desquels elles se nouent.

J'ai essayé de dire que le capitalisme tel qu'on le pratique aujourd'hui a pris ces relations humaines et les a converties en variables d'ajustement. Il a rendu normal le fait d'insulter les autres pour gagner du temps, le fait de mentir pour gagner des contrats, le fait de détruire des humains pour gagner des marges. Il a inventé un vocabulaire — concurrence, optimisation, externalisation, performance — pour habiller cette violence de noblesse technique. Il a convaincu des millions de gens que c'était la nature des choses. Ce n'est pas la nature des choses. C'est une idéologie, parmi d'autres possibles, et elle produit autant de malheur que de richesse.

J'ai essayé de dire qu'on peut faire autrement. Qu'on peut être sincère, traiter les gens avec respect, refuser de participer à ce qui détruit, voir dans les autres des collègues et non des ennemis, dire du bien de qui le mérite. Que ces gestes simples, exercés ensemble, suffisent à transformer une organisation en lieu vivable. Que cette transformation n'est pas une utopie — elle est à portée de main, elle dépend de décisions quotidiennes, elle ne demande aucune révolution, juste une attention soutenue.

J'ai essayé de dire que l'entreprise, comme activité humaine, peut produire autre chose que de l'argent et de l'épuisement. Elle peut produire du bonheur. Pas le bonheur abstrait des brochures de bien-être au travail — le bonheur concret des gens qui aiment ce qu'ils font et qui aiment ceux avec qui ils le font. Elle peut produire des biens invisibles : de la confiance, de l'estime réciproque, de l'amitié, du courage partagé, des souvenirs dont les gens se rappelleront des années plus tard. Ces biens-là ne figurent dans aucun bilan comptable. Ils sont pourtant la richesse véritable d'une vie humaine passée à travailler.

J'ai essayé de dire que la liberté compte. Que personne ne devrait être forcé de s'aimer, ni forcé de se taire quand il voit une injustice, ni forcé de supporter l'inacceptable pour garder un emploi. Qu'une organisation qui respecte la liberté de ses membres produit plus d'engagement volontaire qu'une organisation qui essaie de contrôler. Qu'il faut faire confiance aux adultes qu'on recrute, les laisser choisir leurs affinités, leur reconnaître le droit de partir, de rester, de dire oui, de dire non.

J'ai essayé de dire que l'amour a sa place dans le monde professionnel. Pas l'amour romantique — l'amour au sens large, celui qu'on peut avoir pour un métier, pour des collègues, pour des clients devenus amis, pour une œuvre qu'on construit ensemble. Cet amour-là, on n'ose plus en parler en entreprise depuis des décennies, comme si c'était un mot gênant. C'est pourtant lui qui tient les organisations saines. Sans lui, il ne reste que les contrats, les procédures, les rapports de force. Avec lui, tout devient plus simple et plus juste à la fois.

Voilà ce que j'ai essayé de dire, en six volets, avec mes mots, mes images, mes exemples. Une théorie humaniste de l'entreprise, esquissée à grands traits, qui demande encore à être approfondie, discutée, corrigée, enrichie par d'autres.

Je ne prétends pas avoir raison sur tout. Je prétends juste que quelqu'un devait le dire, et que personne d'autre, autour de moi, ne le disait comme il fallait le dire. Maintenant c'est fait. Le texte existe. Il appartient à qui veut le lire.

— Ludovic Bablon