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Tagebuch eines engagierten Unternehmens

Pourquoi je n'ai aucun concurrent (contrairement à l'idéologie de la guerre de tous contre tous)

Cinquième volet d'une série en six sur l'éthique de l'organisation.

Un scénario de science-fiction pour commencer

Je voudrais qu'on fasse tous ensemble un petit exercice de pensée. Ça ne prendra pas longtemps, et ça va nous servir de boussole pour tout ce qui suit.

Imaginons qu'un être humain, un seul, gagne. Gagne à fond. Gagne au sens où la théorie économique dominante lui assigne comme objectif : maximiser son intérêt individuel contre tous les autres. Imaginons qu'il gagne tellement bien qu'il élimine, un par un, tous ses concurrents — puisque c'est ça, la logique : les autres sont des obstacles à ce que je veux, donc plus je les réduis, plus je progresse.

Il gagne d'abord les marchés, puis les entreprises, puis les secteurs, puis les continents. Il finit par gagner l'humanité. Il est seul vivant sur la planète. Tous les autres humains sont morts ou partis ou absorbés. Il a gagné à un niveau que même les milliardaires les plus ambitieux n'ont jamais osé rêver.

Qu'est-ce qu'il possède, ce dernier gagnant ?

Il possède toutes les richesses du monde — sauf qu'il n'y a plus personne pour les produire, donc elles vont s'effondrer en quelques mois. Il possède toutes les usines du monde — sauf qu'il n'y a plus personne pour les faire tourner, plus de clients pour acheter ce qu'elles produisent, plus rien. Il possède toutes les maisons — sauf qu'il n'a pas le temps physique de dormir dans plus d'une. Il possède toutes les œuvres d'art — sauf qu'il n'a personne à qui les montrer.

Il veut jouer aux échecs, il joue contre un ordinateur. Il veut jouer au foot, il ne peut pas, c'est un sport collectif. Il veut aller au restaurant, il n'y a plus de cuisinier. Il veut coucher avec quelqu'un, il n'y a plus personne. Il veut parler à quelqu'un, il n'y a plus personne. Il veut avoir des enfants, il n'y a plus personne.

Ce gagnant ultime a tout perdu.

Pas métaphoriquement. Littéralement. Il a perdu tout ce qui rendait sa vie vivable, parce qu'il a pris au sérieux une théorie qui lui disait que les autres humains étaient des obstacles à contourner, alors qu'en réalité, les autres humains étaient le contenu même de ce qu'il voulait.

La concurrence poussée à sa limite logique produit cette absurdité. C'est un indice. Quand une théorie, poussée à son extrême, produit un résultat manifestement absurde, c'est que la théorie est fausse — ou, plus précisément, qu'elle décrit mal ce qui se passe. Elle a peut-être une validité locale, dans certaines situations, mais elle se trompe sur la nature profonde du phénomène qu'elle prétend expliquer.

Ce qu'on apprend dans les écoles, et qu'il faut désapprendre

On enseigne aux étudiants de commerce, de gestion, de marketing, que le marché est un espace de compétition. Que les autres entreprises sont des concurrents. Qu'il faut capter des parts de marché, qu'il faut se différencier, qu'il faut gagner contre les autres. Cette doctrine est tellement répétée qu'elle finit par passer pour une description objective de la réalité, comme on décrirait la loi de la gravité.

Je vais dire quelque chose qui, dans un amphi d'école de commerce, ferait hausser les épaules : ce n'est pas une description de la réalité. C'est une grille de lecture, parmi plusieurs possibles, et ce n'est même pas la plus juste. C'est une idéologie qu'on a fini par confondre avec la nature des choses, parce qu'on l'enseigne si massivement et si précocement que les étudiants ne voient plus que c'est un choix interprétatif.

Regarde une fourmilière. Je reviens aux fourmis parce qu'elles ont raison sur beaucoup de choses.

Dans une fourmilière, il y a des divisions fonctionnelles — des fourmis qui rapportent de la nourriture, d'autres qui soignent les larves, d'autres qui défendent les entrées, d'autres qui construisent les galeries. Elles ne font pas la même chose, elles n'ont pas les mêmes capacités, elles n'ont même pas la même morphologie dans certaines espèces. Et pourtant, aucune fourmi ne vit sa collègue comme une concurrente. Aucune fourmi ne cherche à maximiser sa production individuelle au détriment des autres. Aucune fourmi ne fait de benchmark avec la fourmi d'à côté.

Pourquoi ? Parce que la fourmilière ne se pense pas, mais si elle se pensait, elle comprendrait ce que nos écoles de commerce ont oublié : l'ensemble est l'unité réelle. La fourmi seule n'existe pas fonctionnellement — elle meurt en trois jours. C'est la fourmilière qui existe, qui se reproduit, qui prospère ou qui meurt. La fourmi individuelle est une cellule d'un organisme plus grand.

Je ne dis pas qu'on est des fourmis. On est beaucoup plus compliqués que ça — on a de l'autonomie individuelle, de la conscience, du désir personnel, de la singularité. Mais on est aussi, comme les fourmis, des animaux sociaux dont la survie a toujours été collective. Un humain seul, dans la nature, ne tient pas l'hiver. Toute notre espèce repose sur le fait qu'on coopère — qu'on a appris, il y a très longtemps, à partager la chasse, à se passer le feu, à s'occuper des enfants des autres, à soigner les blessés, à enseigner aux jeunes ce que les vieux savaient.

La concurrence, dans cette histoire-là, est un détail. Elle existe, oui — il y a des conflits entre groupes, il y a des rivalités individuelles, il y a des histoires d'amour qui tournent mal. Mais elle n'est pas le cadre général. Le cadre général, c'est la coopération, vaste, ancienne, massivement documentée dans toutes les cultures humaines depuis le Paléolithique.

On a inversé le rapport. On a pris un détail, on l'a mis au centre, on a appelé ça le réalisme, et on a oublié l'essentiel. C'est comme si on regardait un arbre et qu'on disait : « Voilà, un arbre, c'est fondamentalement une écorce. » Oui, il y a de l'écorce, c'est indéniable. Mais l'arbre, c'est d'abord du bois, de la sève, des racines, des feuilles. L'écorce, c'est la surface.

Le test du voisin de palier

Voilà un test que je propose à quiconque est persuadé que l'économie fonctionne à la concurrence.

Tu habites un immeuble. Ton voisin de palier est plombier. Quand ton lavabo fuit, tu l'appelles. Il vient, il répare, tu le paies. Vous vous croisez dans l'escalier le lendemain, vous vous saluez, vous parlez du temps. Il y a d'autres plombiers dans le quartier, dans la ville, dans le pays — des dizaines de milliers d'autres plombiers.

Question : ton voisin vit-il ces dizaines de milliers de plombiers comme des concurrents ?

Réponse honnête : non. Il les vit comme des collègues. Si tu demandes à ton voisin plombier s'il connaît un autre plombier spécialisé dans les problèmes de chauffe-eau parce que son domaine à lui c'est plutôt la robinetterie, il te donnera un nom. Si un client le contacte pour un chantier qu'il ne peut pas prendre parce qu'il est débordé, il le réorientera vers un collègue. Dans les associations professionnelles, les plombiers se parlent, échangent des astuces, se recommandent des fournisseurs. Il y a de la concurrence tarifaire, bien sûr, à la marge. Mais le fond de la relation, c'est la collégialité. Ils font le même métier, ils ont les mêmes problèmes, ils se reconnaissent entre eux, ils se respectent.

Cette expérience que chacun peut faire dans la vraie vie, elle contredit frontalement ce qu'on raconte dans les écoles. Dans les écoles, on apprend qu'il faut voir les autres plombiers comme des menaces à neutraliser. Dans la vie, les plombiers voient les autres plombiers comme des confrères à saluer. Qui a raison, les écoles ou les plombiers ?

Je parie sur les plombiers. Ils sont sur le terrain depuis plus longtemps que les théoriciens.

L'économie est une coopération déguisée en compétition

Je veux aller plus loin. Je veux soutenir une thèse qu'on ne formule jamais comme ça, et qui pourtant saute aux yeux dès qu'on regarde attentivement.

Regarde un téléphone. N'importe quel téléphone, celui qui est dans ta poche en ce moment. Ce téléphone a été rendu possible par la coopération involontaire de millions de personnes dans des dizaines de pays. Les minerais viennent du Congo, de Chine, d'Australie, de Russie. Le design a été conçu en Californie. Les composants électroniques ont été fabriqués à Taïwan, en Corée, au Japon. L'assemblage final a été fait en Chine, parfois au Vietnam, parfois en Inde. Le système d'exploitation a été écrit par des ingénieurs répartis sur toute la planète. Les applications que tu utilises ont été développées par des équipes en Israël, en Palestine, en Ukraine, en Irlande, en Allemagne, au Brésil.

Tous ces gens n'ont jamais parlé entre eux. La plupart ignorent même l'existence des autres. Et pourtant, ils ont coopéré — ils ont coopéré à produire cet objet qui tient dans ta main.

Voilà ce qu'est vraiment l'économie mondiale : un immense réseau de coopération involontaire, qui traverse les nations, les langues, les religions, les régimes politiques. C'est probablement la plus grande réussite coopérative de l'histoire de notre espèce, et elle se déroule en ce moment même, tous les jours, sans que personne n'ait besoin de la décréter.

Les théoriciens de la concurrence regardent ce tableau et voient quoi ? Ils voient deux fabricants de smartphones qui se font concurrence. Ils voient deux opérateurs télécoms qui se disputent des parts de marché. Ils prennent ces rivalités locales — réelles, existantes, mais minuscules à l'échelle du système — et ils les projettent comme la nature profonde du tout. C'est comme regarder deux vagues qui se rencontrent sur la plage et décrire l'océan comme un ensemble de collisions.

L'océan, ce n'est pas ça. L'économie, ce n'est pas ça.

Conséquence pratique pour mon organisation

Si je prends cette analyse au sérieux — et je la prends au sérieux, parce que je ne vois aucun argument sérieux contre —, elle change complètement ma manière de me situer dans le monde professionnel.

Les autres entreprises de services en intelligence artificielle du Grand Est, de France, d'Europe, du monde, ne sont pas mes ennemis à éliminer. Ce sont des gens qui font le même métier que moi, avec les mêmes difficultés, les mêmes doutes, les mêmes enthousiasmes. Ce sont des gens qui résolvent les mêmes problèmes de recrutement, de financement, de positionnement que moi. Ce sont des gens avec qui je pourrais boire un café et qu'on se comprendrait en trois minutes, parce qu'on aurait les mêmes références, les mêmes galères, les mêmes blagues sur nos clients.

Quand je croise un autre fondateur de petite boîte d'IA, ma réaction naturelle n'est pas « voilà un concurrent à écraser ». C'est « tiens, un collègue, ça fait du bien ». Je vais lui poser des questions sur ce qu'il fait, je vais partager ce que j'ai appris, on va peut-être trouver des complémentarités, peut-être se recommander mutuellement des clients quand l'un est débordé et l'autre dispo, peut-être monter un truc ensemble.

Est-ce que je vais perdre des marchés parce que je raisonne comme ça ? Peut-être, à la marge. Est-ce que je vais en gagner parce que je raisonne comme ça ? Largement, je pense. Parce que les gens sentent la différence entre quelqu'un qui les voit comme des menaces et quelqu'un qui les voit comme des confrères. Et dans un écosystème où personne ne se fait vraiment confiance — parce que tout le monde a intégré la leçon de la concurrence —, celui qui fait confiance est rare, et la rareté a de la valeur.

Le piège du mimétisme concurrentiel

Il y a un effet pervers supplémentaire que je veux nommer avant de conclure.

Quand on se pense en concurrence avec quelqu'un, on se met à lui ressembler. C'est mécanique. Si je vois mon voisin comme un concurrent et qu'il baisse ses prix, je baisse mes prix. S'il lance un produit, je lance le même. S'il fait une campagne, je fais la même. On finit par devenir identiques, et par se battre sur les mêmes paramètres — prix, vitesse, visibilité — dans une course épuisante où personne ne gagne vraiment.

À l'inverse, quand on se pense en coopération, on cherche ce qu'on fait de différent. On cherche sa propre voie. On s'intéresse à ce qui, chez les autres, est bien fait pour s'en inspirer, et à ce qui est mal fait pour ne pas le reproduire. On finit par devenir singulier, identifiable, irremplaçable à son endroit précis.

La concurrence homogénéise. La coopération différencie. C'est l'inverse de ce qu'on raconte dans les écoles. Ceux qui veulent vraiment se distinguer ont intérêt à arrêter de courir dans le peloton, et à commencer à regarder le paysage.

Une ligne pour finir

Je n'ai aucun concurrent. J'ai beaucoup de collègues. Certains sont des amis en devenir, certains ne le seront jamais, tous méritent le minimum de respect qu'on doit à des gens qui bossent à peu près au même endroit que nous dans le grand chantier humain.

Et quand je croise un autre fondateur dans un événement professionnel, je ne me dis pas « tiens, la cible ». Je me dis « tiens, quelqu'un qui pourrait me comprendre sans que j'aie besoin de tout expliquer ». C'est une différence de posture, c'est presque rien. C'est en réalité toute la différence du monde.

— Ludovic Bablon